Nous pleurons un endroit qui pourrait disparaitre

On me dit souvent que çà ne doit pas être facile de se faire exproprier. La plupart du temps, je réponds évasivement, non ce n’est pas facile. Mais nombreux sont les gens, et moi la première, à ne pas saisir la pleine mesure de la situation. Car le plus difficile n’est pas de se faire exproprier, le plus difficile est de se construire dans ce contexte. Ce projet fait partie de ma vie et même si je n’en n’ai pas entièrement conscience, il m’a énormément marqué.

    Depuis mes plus jeunes années, je sais que l’endroit où je vis risque d’être détruit. Je sais que je devrai partir, abandonner ma maison, et tout ce que j’y ai construit. Je sais que je devrai prendre un autre départ. Je sais que mes souvenirs seront souillés, coulés sous du béton. Je sais que les champs où je cueillais des mûres seront dévastés. Je sais que les chênes que j’observais, des heures durant, seront arrachés. Je sais que je n’apercevrai plus de renards courant à l’ombre des haies. Je sais que je ne m’assiérai plus dans l’herbe haute observer le soleil couchant.

Ce projet m’a refusé l’illusion d’une protection, il m’a plongé trop tôt dans l’insécurité de ce monde. J’ai dû grandir en sachant le futur incertain, j’ai dû me construire dans la précarité. J’ai accepté le fait de ne pas faire de projets, de ne pas me projeter dans l’avenir. Et c’est ainsi une partie de mon enfance que cet aéroport m’a arraché. Cela peut sembler anodin, mais même à présent, je n’ai aucune confiance en l’avenir. L’insécurité laisse des traces que même le temps ne parvient pas à effacer. Pour nous, enfants ayant grandi avec ce poids, le monde a vite perdu son caractère enchanté et la réalité nous rattrape …

De Pauline (17 ans), fille de Sylvie et Marcel

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2 Responses to Nous pleurons un endroit qui pourrait disparaitre

  1. estel says:

    Se sentir vivant et exister c’est notre force car au travers de cette lutte, il y a des liens que nous créons, des gens que nous rencontrons, des moments que nous passons dans la colère, le rire et aussi parfois les pleurs …..et que personne ne pourra nous enlever. Ca nous appartient pour toujours dans notre coeur et dans nos mémoire.

    On sait ce que l’on vaut et même si parfois la douleur nous parait injuste, il ne faut pas oublier que la vie est belle et pleine d’aventures qui nous construit et nous fait avancer.

    Et j’aime cette petite phrase de ma grand mère qui dit :
    « tout s’arrange dans la vie pas toujours comme on voudrait mais tout s’arrange »…….

  2. agirdesobeir says:

    Merci pour tes mots Pauline qui résonne en moi et me boulverse à chaque fois. Je ressents les memes doutes, les memes incertitudes. Je craque, je reprends espoir,puis avec mes pauvres moyens je reprends le combat pour ,d’une certaine façon,me sentir vivante malgré toute cette pression.
    Marie,expulsable par vinci

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