article de politis

 

A Nantes, un jour …

… ordinaire.

[Un témoignage brut de décoffrage sur la situation d’une grande ville où il faisait plutôt bon vivre … jusqu’à ce que son maire (comme le PS local) pète les plombs, atteint par la folie des grandeurs. La ville de Jean-Marc Ayrault et … de Claude Sérillon, nouveau spin-doctor(hi-hi-hi) à L’Elysée.]

Samedi ordinaire à Nantes

Samedi 15 décembre, je décide de me rendre à la manifestation « anti-répression », dans le cadre de toutes les manifestations qui ont lieu contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. J’en ai manqué quelques-unes ces derniers temps, il faut que je me rattrape ! Et puis, la présence policière dans la ville depuis un mois et demi environ est insupportable, intolérable. On a l’impression de vivre dans une ville en état de siège. Comme lors de la manifestation de fin mars, avec ces 1.500 individus des« forces de l’ordre » quadrillant le centre, les deux canons à eau, l’hélicoptère qui tournait au-dessus de nos têtes… le Chili…

Je me rends donc au rendez-vous, dans « le vieux Nantes », Place du Bouffay.Au départ, nous ne sommes pas nombreux du tout, puis l’effectif grossit ; au plus fort de la manifestation, nous sommes environ 1.500 : ce n’est pas mal, compte tenu qu’il y a eu une grosse mobilisation la semaine d’avant. L’ambiance est globalement bon enfant – avec des pointes plus radicales par moments dans les slogans –, le mélange intergénérationnel… Au bas de la rue Jean-Jacques Rousseau, la tête de cortège s’oriente en direction du Palais de justice aux cris de « Libérez Cyril ». Là, devant la passerelle qui y mène attend un cordon de CRS. Slogans divers… Je suis tout à fait derrière, quand, soudainement, sans qu’aucune provocation majeure n’ait été exercée, un tir de gaz lacrymogène a lieu. Du jamais vu : un tir, à froid, et en plein centre de Nantes. Tout le monde court pour échapper au gaz.

Tirent-ils encore ou est-ce le vent qui est porteur ? Quoiqu’il en soit, le nuage irritant se répand au-dessus du parking de l’île Gloriette, visions hallucinante et hallucinée des gens revenant de faire leurs courses de Noël et reprenant leur voiture, soumis au gaz… Où sommes-nous ?…

La manifestation reprend, vigoureuse mais calme, chemine sur les voies du tramway, et s’arrête à la« croisée des tram », au bout du Cours des Cinquante otages. Quelques slogans et quelques chants, puis elle se dirige vers la Préfecture. Là-bas, cordon de CRS devant, à gauche, à droite, derrière… N’ayant aucune envie d’être prise dans une nasse, et l’épisode précédent de la « lacrymo » m’ayant suffi, je décide de partir, en même temps d’ailleurs que d’autres personnes. Au milieu du Cours, les CRS sont là, résolus à en découdre.

Je me poste à côté, au bout de la rue Armand Brossard. Les CRS s’apprêtent à charger. Avec une autre dame, nous clamons que c’est du « grand n’importe quoi », que la manifestation est en train de se dissoudre. « On décroche », ordonnent les talky-walkies. La BAC est derrière nous, regardant l’opération, comme de simples piétons – bien sûr. Je me tourne vers eux en protestant contre les violences policières ; les réponses sont agressives, ponctuées d’un « Circulez »« Je « circule » si j’en ai envie ». Bon, ça suffit pour aujourd’hui, je m’en vais, mon apéritif avec un copain est tombé à l’eau, je vais rentrer chez moi, tranquillement.

Arrivée place de l’Ecluse, mon portable vibre : j’ouvre mon sac (en bandoulière) : un texto d’une amie de l’Est, à laquelle j’avais écrit quelques deux heures auparavant ; je range mon portable, lequel vibre à nouveau : un texto d’un ami. Je ne sais plus à ce moment-là ce que je fais, si je réponds, si mon portable sonne une troisième fois… Où vais-je ? Je vais place du Commerce prendre le « tram » ? Non, ça va être le cirque avec la manif qui a dû se finir il y a une dizaine/quinzaine de minutes (je ne l’aie plus dans mon champ de vision depuis un moment maintenant). Tiens, comme finalement je suis chez moi ce soir, il faut que je passe chercher du pain… Je bifurque donc, à gauche, rue des Trois croissants, pour aller à la boulangerie rue des Carmes. Je parcours quelques mètres, je songe à quelque chose, interromps mon chemin et fouille dans le sac « Vent d’Ouest », ma librairie préférée, sac qui regorge de bouquins achetés quelques heures auparavant.

Là, un homme (d’une cinquantaine d’années) m’arrête : « Par réquisition du Procureur de la République, je procède au contrôle de votre identité » ; phrase assortie du brandissement de sa plaque de police sous mon nez. Sidération. « Pourquoi est-ce que vous voulez contrôler mon identité ? »« Par réquisition du Procureur de la République [etc.] ». Je répète ma question, toujours médusée. « Vous avez utilisé votre téléphone portable à trois reprises, à l’instant. » « Ah parce que c’est un délit d’utiliser son téléphone portable ? Parce que si vous devez arrêter tous les gens qui utilisent leur téléphone portable, vous allez avoir du boulot ! » « Vos papiers d’identité. » « Je ne comprends toujours pas pourquoi vous voulez contrôler mon identité. Je suis allée à « Vent d’Ouest », si vous voulez tout savoir, j’ai participé à la manif, je l’ai quittée il y a un moment maintenant, j’ai ouvert mon sac à main pour regarder des textos que je recevais. Je ne comprends pas. »

Parallèlement, je réfléchis au fait que la loi a changé depuis Sarkozy Ministre de l’Intérieur, que sa présidence n’a rien arrangé, et que les socialistes, pour l’instant, n’ont malheureusement pas l’air de vouloir abroger quoi que ce soit concernant ces pouvoirs étendus de police …

Le ton monte, et la menace arrive : « Vous voulez que l’on poursuive cette conversation au Poste ? »Non, pas envie d’aller perdre mon temps à Waldeck, le Commissariat principal ; je vais les lui sortir, mes papiers d’identité. « Monsieur, on ne va quand même pas en arriver là, non ? Je vais vous la sortir, ma carte d’identité, mais en retour vous me donnez votre nom et votre numéro de plaque. » « Je n’ai pas de numéro de plaque. » « Ah, vous n’avez pas de numéro ? » « J’ai un numéro de matricule. »« Ah oui, c’est vrai qu’on peut aussi jouer sur les mots. Vous me donnez votre nom et votre numéro de matricule. » « D’accord. » J’ouvre mon sac à main, dont émerge la dizaine d’autocollants « Non à l’aéroport ! » achetés lors de la manif, et qui couvrent mon portefeuille. « Vous en voulez un ? » « Je m’en fiche, de ça. Vos papiers. » Je lui donne ma carte d’identité. Il commence à noter les renseignements sur un papier chiffonné. « Si vous voulez faire des recherches, j’ai une fiche au RG, constituée quand j’étais jeune. » « Ce n’est pas ça le problème. » « C’est quoi, alors, le « problème » ? », interroge-je toujours aussi abasourdie.

Pendant ce temps, la conversation continue vigoureusement, je passe les détails (…) ; mais, donc, il me fournit les renseignements. Je lui demande d’où il est : de la Brigade des mineurs. Diantre, je viens de faire une sacrée cure de rajeunissement : je devrais sortir plus souvent dans les rues de Nantes, les rencontres y sont délicieuses ! Il m’informe qu’il va déposer une main courante pour me signaler.« Déposez, déposez ! Une main courante invoquant quoi ? Port de portable ? »

Il tourne les talons, puis revient sur ses pas, doigt menaçant agité sous mon nez : « Si je trouve ma photo sur internet, vous allez avoir de mes nouvelles ! »

Tout s’éclaire ! Je m’esclaffe intérieurement. « Alors là, monsieur, je vais vous demander de revenir, et nous allons regarder mon téléphone portable ensemble. » Le policier fait signe que non, hésite, j’insiste. « Vous avez perdu un quart d’heure/vingt minutes depuis tout à l’heure, vous n’êtes pas à cinq minutes de plus, non ? » Il revient. Je sors mon téléphone portable – un vieux clou au regard des derniers téléphones en circulation –, que je lui colle sous le nez comme lui tout à l’heure sa plaque :« Vous croyez que je peux faire des photos avec ça ? Que je peux de surcroît en prendre trois en quelques secondes ? Si vous y parvenez avec cela, chapeau ! » (…)

Blême, le policier. Tout en tournant les talons, avec un demi-sourire contrit : « Eh bien madame, nous allons donc dire que nous nous quittons sur un malentendu. » « Un peu facile, je ne suis pas d’accord… » Il revient, avance sa main comme s’il allait la poser sur mon bras : « Madame, nous sommes d’accord : jamais je n’ai été incorrect avec vous ; je ne vous ai pas manqué de respect. »« Nous ne sommes pas d’accord. » Tout en repartant : « Eh bien, vous pouvez écrire à qui vous voulez. » « Je ne pense pas que j’écrirai à qui que ce soit… mais je vais informer mes camarades de la LDH et passer, entre autres, quelques coups de fils… »

Un samedi ordinaire à Nantes ? Dans une ville occupée en permanence par les forces de police, il n’est somme toute pas étonnant que quelque image fantomatique de la milice surgisse au coin d’une rue. Devant cet état de fait, restent deux armes : la circulation, massive, de l’information ; la résistance.

Une habitante de Nantes.

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