Projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes : les raisons de l’affrontement

1397 lectures / 16 commentaires06 décembre 2012, 16 h 06

avion_ombre© C. Magdelaine / notre-planete.info

Près de Nantes, depuis plus de 10 ans, le projet de construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes divise la population, et la mobilisation contre le projet ne faiblit pas. En réalité, cette idée date de 1965, mais elle a été relancée par le maire de la ville, un certain Jean-Marc Ayrault, dans les années 2000.

Pourquoi construire un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, alors qu’il y en a déjà un tout près de Nantes ? 

Le projet a été élaboré pour répondre à la nécessité de désengorger l’aéroport : selon la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC), le trafic à Nantes Atlantique croît de 5% chaque année depuis 20 ans, et atteindrait probablement son seuil de saturation en 2020. La construction d’un nouvel aéroport serait donc nécessaire, selon le gouvernement et les partisans du projet.
La DGAC a réalisé en 1997 une première estimation du trafic sur Notre-Dame-des-Landes, sur la base des prévisions pour Nantes-Atlantique et des données démographiques des cantons alentours. Le trafic global de Notre-Dame-des-Landes, à l’horizon 2020 serait de 4,3 à 4,9 millions de passagers. IATA-Consultant a mené une étude complémentaire en intégrant les modifications d’infrastructures terrestres et établit des perspectives à 4,82 millions de passagers[1]. Ce nouvel aéroport apparaît donc comme une opportunité.

De plus l’actuel aéroport, situé à seulement 5 kilomètres de Nantes, pose des problèmes de sécurité à cause des 10 000 survols annuels à basse altitude[2] du centre-ville. C’est pourquoi les élus ont choisi Notre-Dame-des-Landes, petit village de 2000 habitants situé à quelques 20 kilomètres. Cependant, cet éloignement du chef-lieu de la région Pays de la Loire pose question quant au transfert des passagers.

Un projet qui rencontre une vive opposition

Les agriculteurs de la région sont les premiers à s’être élevés contre Notre-Dame-des-Landes, créant en 1972 l’Association de Défense des Exploitants Concernés par l’Aéroport (ADECA). Réactivée en 2000, elle est la seule association autorisée à participer aux débats mixtes sur le projet. Toutefois, l’ADECA n’est consultée que sur les questions agricoles, alors qu’elle souhaiterait avoir son mot à dire sur les questions environnementales et cherche à collecter l’information par d’autres moyens. Selon les professionnels du milieu, le bassin agricole de Notre-Dame-des-Landes serait de grande qualité et il serait préjudiciable de le condamner. L’association propose donc de mettre en réseau les aéroports proches (Angers, Rennes…) pour ne pas avoir besoin de construire un nouvel aéroport à côté de Nantes[3].

Ces agriculteurs ont rapidement été rejoints dans leur combat par tous les courants de militants écologistes, les associations de riverains comme ACIPA, de protection de l’environnement et certains élus locaux.

Les opposants au projet jugent la plupart des arguments en faveur de la construction irrecevables. Concernant la saturation du trafic, les pros-aéroport considèrent comme acquis l’augmentation constante du trafic aérien. Or celui-ci décline à cause de la crise économique, l’avion restant un moyen de transport onéreux. Selon les militants, le désenclavement sera assuré par le projet de LGV Rennes-Paris prévu pour 2020-2025, qui permettra aux habitants de toute la région de rallier facilement les aéroports parisiens.
En France, plus de la moitié du trafic aérien passager, et 89% du trafic de fret est concentré à Paris. Les aéroports régionaux ont beaucoup de mal à développer les liaisons internationales sans l’aide des subventions régionales et l’accueil des compagnies low-cost (qui sont également subventionnées). La DGAC déclare par ailleurs que le trafic intérieur n’a cessé de diminuer ces dix dernières années, retournant à son niveau de 1994.

À titre d’exemple, à quelques 90 kilomètres de Nantes, l’aéroport d’Angers accueillait 5000 passagers en 2011. Les deux pistes de l’aéroport ont atteint un taux de fréquentation de 10% : les compagnies, françaises comme étrangères, s’y succèdent sans jamais y rester bien longtemps. De ce fait, l’utilité d’un deuxième aéroport à Nantes est questionnée par beaucoup d’élus locaux.

De plus, selon les opposants au projet, l’aéroport de Nantes pourrait contenir plus de 4 millions de passagers sans soucis, puisque les détournements de vols vers Nantes causés par l’éruption du volcan islandais en 2010 n’avaient pas entraîné de paralysie de l’activité. Le collectif des pilotes qui s’opposent au projet estime que des marges de manœuvre existent. Les avions étant de plus en plus grands (et pouvant donc accueillir de plus en plus de passagers), il serait possible d’aménager Nantes Atlantique en agrandissant l’aérogare et en construisant une ligne ferroviaire qui desservirait plus efficacement le centre de Nantes depuis l’aéroport.

L’argument sécuritaire ne tiendrait pas non plus : d’autres villes, telles que Toulouse, ont des aéroports proches des centres-villes, et les avions survolent des zones densément peuplées sans souci particulier.

Sur le plan économique, quels seraient les bénéfices de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ?

L’argument majeur en faveur de la création d’un nouvel aéroport est bien évidemment économique. Selon les pro Notre-Dame-des-Landes, un aéroport de cette envergure faciliterait le développement économique du Grand-Ouest, car il permettrait une meilleure organisation des déplacements, tournés vers l’international.

De plus, la construction de l’aéroport, qui durerait 4 ans et commencerait en 2013 permettrait de créer environ 4000 emplois. La chambre de commerce et d’industrie estime qu’une fois en service, il générerait « 3250 emplois directs et 2,8 fois plus d’emplois indirects ».

Des chiffres qui seraient largement surestimés selon les anti : la construction entraînerait la disparition d’une centaine d’emplois agricoles, et les emplois indirects qu’ils génèrent. De plus, une étude commandée par l’État en 2010 estime à moins d’une centaine le nombre d’entreprises qui prévoient de s’installer autour de Notre-Dame-des-Landes.

Notre-Dame-des-Landes : l’aéroport « le plus écologique du monde » ?

Pour parer les arguments des écologistes, les pro ont fait valoir les performances environnementales du futur aéroport : aérogare basse consommation, toiture végétalisé, minimisation des trajets pour l’embarquement… D’ailleurs, le bilan carbone de l’aéroport devrait être positif… en 2072.

Les militants écologistes s’indignent contre de tels arguments : favoriser les déplacements aériens ne peut en aucun cas cadrer avec une logique de réduction des émissions de gaz à effets de serre (l’avion étant officiellement responsable de 2,5% des émissions mondiales de CO2 dues aux activités humaines, soit 550 millions de tonnes par an[4]). Encore moins lorsque la construction de l’aéroport entraîne la destruction de 1640 hectares de bocage, pour partie classés en ZNIEFF[5]. De plus, la desserte de l’aéroport par une ligne tram-train n’est pas encore assurée, ce qui entraînera au moins au début une multiplication des trajets en voiture ou en bus pour rallier Notre-Dame-des-Landes…

Des affrontements de plus en plus violents entre la police et les antis

Le bocage est presque un lieu convivial (si l’on exclut les chutes d’arbres et de branchages qui rendent les sentiers impraticables) depuis que les militants y ont organisé une vie collective. Doté d’une infirmerie, d’un coin de préparation des repas, le site est habité en permanence par les antis. En 2008 un collectif local d’habitants lançait un appel à occuper les terres accaparées par la Zone d’Aménagement Différée. Après un Camp Action Climat en 2009, le mouvement d’occupation s’est amplifié sur ce qui a été rebaptisé la Zone A Défendre (ZAD).

Beaucoup de citoyens opposés au projet rallient le site à pied (pour contourner les barrages mis en place par les forces de l’ordre) pour amener des vivres et des ustensiles aux manifestants.

Si la plupart des opposants ont recours à des moyens classiques (ils ont multiplié les manifestations, les recours juridiques et les déclarations dans la presse), cette minorité d’anti entend faire échouer le projet sans forcément passer par des moyens légaux, puisqu’ils squattent actuellement le futur emplacement de l’aéroport. Anarchistes, écologistes radicaux et activistes d’extrême gauche se sont violemment opposés aux forces de l’ordre, dans des affrontements qui ont fait une centaine de blessés. La plupart ont été accueillis dans des infirmeries réparties un peu partout sur le site. Les plus gravement touchés sont envoyés dans un hangar prêté par un agriculteur, transformé pour l’occasion en petit hôpital de campagne, coordonné par un médecin bénévole. En effet, les grenades de dispersion lancées par les forces de l’ordre occasionneraient des blessures, tout comme les tirs de flashball lancés par des CRS équipés des pieds à la tête.

Le premier ministre propose un dialogue tardif

Pire, plusieurs évacuations de blessés vers l’hôpital de Nantes auraient été retardées par les CRS, selon l’équipe médicale du Hangar. Malgré tout, le ministre de l’intérieur Manuel Valls a félicité ses hommes et déclaré qu’il considérait l’opposition au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes comme un « kyste »[6].

Les dirigeants d’Europe Ecologie-Les Verts ont été rappelés à l’ordre par Jean-Marc Ayrault, qui a demandé à ses alliés de choisir leur camp, dans un entretien accordé au Point. Il a également enjoint à Pascal Canfin, ministre écologiste en charge du Développement, de faire attention à ses propos, celui-ci ayant déclaré qu’il se serait joint aux manifestants s’il n’avait pas fait partie du gouvernement. Le débat sur l’aéroport questionne donc à nouveau la pertinence de la présence d’EELV au gouvernement.

Rappelant le large soutien dont le projet bénéficie (notamment d’anciens ministres des transports, mais aussi de l’UMP, des communistes, des socialistes et des collectivités locales), le premier ministre et ancien maire de Nantes a réaffirmé la volonté du gouvernement de mener ce projet à terme. Les premiers travaux de défrichement, prévus en janvier, ont été retardés de six mois. Il a accepté de stopper les interventions sur le site, à condition que le squat prenne fin.

Devant l’ampleur de la mobilisation, le premier ministre n’a pas eu d’autre choix que d’annoncer l’ouverture de négociations via la création d’une « commission de dialogue ». Les opposants exigent préalablement le retrait total des forces de l’ordre, faute de quoi l’apaisement ne pourrait avoir lieu. Manuel Valls, de son côté, estime que les opposants n’ont pas de conditions à poser au dialogue envisagé.

La proposition d’Ayrault rencontre un scepticisme non dissimulé chez les opposants, même si les dirigeants d’Europe Ecologie-Les Verts ont salué la mise en place d’une commission de dialogue. L’annonce par les ministres de l’Agriculture, de l’Écologie et des Transports d’un « renforcement des procédures en faveur de l’environnement » ne les a pas rassurés davantage. La mobilisation reste intacte et s’étend au reste de la France, puisque des manifestations ont eu lieu dans des dizaines de grandes villes françaises. Des élus de la région se sont enchaînés le 25 novembre à la préfecture, avant d’être reçus par le préfet. Celui-ci leur a demandé d’enjoindre aux manifestants de cesser les blocages des routes, ce que les élus ont refusé de faire.

Grosse déception chez les partisans de la gauche

Chez les opposants, souvent de gauche, l’incompréhension est totale. Malgré une mobilisation de grande ampleur, le gouvernement tient bon et refuse de revenir sur ses positions. La répression exercée actuellement n’est pas digne d’un gouvernement de gauche, qui devrait reconnaître un tel mouvement social, selon les militants.

L’avenir du projet reste incertain, le gouvernement et beaucoup d’élus locaux continuant de défendre becs et ongles ce « projet d’avenir », qui vient malgré tout d’être retardé de six mois à cause des mobilisations…

Notes

  1. Débat Aéroport Notre-Dame-des-Landes – CPDP
  2. À moins de 500 mètres de hauteur.
  3. Le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes – Linternaute.com
  4. Paris-New-York aller-retour = une tonne de CO2 par passager – notre-planete.info
  5. Zone d’intérêt écologique, faunistique et floristique.
  6. En médecine, un kyste est une tumeur normalement sans gravité qui est remplie de liquide ou d’air et qui peut se former dans n’importe quelle partie du corps. Dans certains cas, ils peuvent dégénérer en cancer. L’analogie est donc particulièrement forte.

Sources

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