Le délire de Notre-Dame-du-Littoral (à La Réunion) F.Nicolino

Publié le 5 décembre 2012

Où passe le pognon ? Une route de 12 kilomètres pourrait coûter près de 3 milliards d’euros. Ça se passe sur l’île de la Réunion, et comme à l’habitude, il va vous falloir attendre un peu. Où passe le pognon ? Si je parais insister, c’est qu’en vérité, la France n’a jamais été aussi riche qu’en cette fin d’année 2012. Disons pour être exact qu’elle n’a jamais autant produit de merdes à l’obsolescence programmée pour relancer sans fin, et surtout sans but discernable, la machine industrielle. Les chiffres sont désespérément têtus. Leurs chiffres, vous aurez rectifié, car les miens tentent d’inclure, ce qui est impossible, la mesure de la destruction de la vie. Et cela change quelque peu la perspective d’ensemble.

Donc, leurs chiffres sont sans appel (ici). De 2000 à 2011, le PIB a grimpé chez nous, selon les ans, entre 2,5 % et 5,3 % (en valeur). Seule l’année 2009, après le choc de la crise financière, a vu une contraction de  -2,5 %, suivie aussitôt d’une augmentation de 2,7 % en 2010 et 3,1 % en 2011. Dans le même temps, le taux de croissance démographique – l’expression n’est pas de moi, juré ! – a oscillé entre 0,38 % – en 2000- et 0,59 % – en 2007 -, ne dépassant pas 0,5 % en 2011 et (certainement) 0,5 % en 2012.

Or donc, qu’on arrête de nous servir toujours la même soupe froide. Nous sommes d’une richesse stupéfiante, qui ne saurait d’ailleurs durer, et les seules questions qui vaillent sont celles-ci : que produisons-nous; pour qui; comment; avec quelles conséquences pour les équilibres de la vie. Je constate comme vous que ces interrogations pourtant évidentes ne font pas partie du débat national, dominé et même écrasé par des discours qui, de l’extrême gauche à l’extrême droite, parlent d’autre chose. C’est-à-dire, eu égard aux enjeux, de rien. Je reviendrai, sous peu je l’espère, sur le cas Mélenchon, car cet homme que j’ai tant attaqué ici, flambe désormais pour un « écosocialisme » qui mérite le commentaire.

Et voilà, après ce si long préambule, le sujet du jour. Notre-Dame-du-Littoral. Comme des Landes, mais en bordure de l’océan Indien. Ou plutôt dessus l’océan Indien. Nous sommes à la Réunion, une île sublime où l’homme n’est apparemment arrivé – pour y rester – qu’au milieu du XVIIème siècle. C’est un endroit sublime – je connais -, mais surpeuplé. L’île n’est jamais qu’un volcan dont les flancs plongent dans la mer, et les 840 000 habitants se concentrent pour l’essentiel sur le littoral.  340 habitants au kilomètre carré, c’est déjà énorme, mais ce n’est qu’une moyenne qui ne dit pas l’extrême densité le long des côtes. J’ajoute que les peuples de la Réunion – petits Blancs, gros Blancs, Noirs de toutes nuances, Tamouls de la côte de Malabar, zarabs venus de l’actuel Gujarat indien, Chinois, z’oreils de la métropole, et métis de ce grand maëlstrom – arrivent à peu près à vivre ensemble. J’ai beaucoup, beaucoup aimé ce lieu si singulier.

Revenons-en à Notre-Dame-du-Littoral. Le conseil régional de la Réunion est dirigé par un politicien local de l’UMP. À moins qu’il n’ait rejoint le RUMP de François Fillon ? En tout cas, son nom est Didier Robert (ici), et il entend, tel un Jean-Marc Ayrault des Tropiques, marquer de sa belle empreinte le territoire qui l’aura oublié demain. Que veut Robert ? Une route phénoménale de 12 kilomètres permettant de mieux relier les villes côtières de Saint-Denis et Possession. Pour l’heure, cela ne convient pas à cette excellente personne. Une route avait été inaugurée en 1963, mais les ingénieurs, ces distraits, n’avaient pas remarqué, juste au-dessus d’elle, une fabuleuse falaise de basalte. Fabuleuse par une biodiversité très remarquable, qui n’a évidemment rien à voir ici. Les pierres tombaient régulièrement sur la route, et parfois sur les bagnoles. Il fallait bien faire quelque chose, non ?

En 1976, nouvelle route, un peu plus loin de la falaise. Les pierres ne l’atteignent plus que rarement, mais les travaux de sécurisation ont coûté bonbon. On en était là lorsque la droite locale et le puissant lobby BTP du coin ont décidé de se changer en roi Pharaon. En proposant une route directement sur la mer, avec digue géante, et travaux jusqu’en 2020. Au nom de la sécurité, du tourisme à venir et du « développement » de l’île, blabla, blablabla. Si vous avez beaucoup de temps, allez télécharger l’imbitable document de présentation officiel (ici). Mais pour ma part, j’en resterai ici à deux photos, elles aussi officielles, qui en disent long.

Sur la première, ci-dessous, la première réunion publique consacrée à la « Nouvelle route du littoral ». À votre avis, combien de participants, compte tenu des chaises vides et malgré l’art consommé du photographe ?  Je dirais entre 20 et 30. Peut-être moins. Et combien qui ne soient pas blancs de peau ?

 

Sur cette deuxième photo, on voit à quoi ressemblerait leur affaire. Vous voyez qu’il y a la mer de part et d’autre de l’ouvrage. Sécurisé, cela va de soi. On en reparlera – plutôt, on en reparlerait – au moment des typhons et des vents à 200 km/heure.

Seulement, les amis, la critique est jolie, mais après ? Le plus dingue de ce projet, c’est sans doute qu’il a enterré une autre idée, certes en sommeil, mais qui consistait en un tram-train. Je vous recommande vivement la lecture d’un article de l’excellent site Carfree (ici). Jusqu’en 2007, on envisageait, avec le soutien de l’État, la construction d’une ligne qui, à terme, aurait relié Saint-Denis à Saint-Paul, en passant par La Possession. Comme la nouvelle route. Située bien sûr sur terre, elle aurait été le premier transport ferroviaire régulier de l’île depuis la disparition – pour cause de nouvelle route ! – de l’ancienne ligne de chemin de fer. Et ce tram-train n’aurait pas été du luxe dans ce pays où un habitant sur trois n’a pas de bagnole. Et où les transports collectifs – bus et taxis-, qui assuraient il y a vingt ans environ 30 % des déplacements, n’en permettent plus, aujourd’hui que 6 %. En somme, et au passage, ce projet délirant est une expression de la guerre de classe paisible qui oppose là-bas ceux qui roulent et ceux qui sont roulés. Ajoutons que la Réunion est l’un des départements français les plus pauvres et les plus endettés. Ajoutons que 30 % de la population est au chômage, mais 60 % des jeunes actifs de 15 à 24 ans.

Que vous dire de plus ? Ayrault, notre teigneux Ayrault de Notre-Dame-des-Landes, vient de confirmer le soutien de l’État à cette route de Notre-Dame-du-Littoral. La région UMP – ou RUMP ? – envisage le début des travaux en 2013. Il y a sur place un petit groupe d’opposants, menés par le militant EELV Jean-Pierre Marchau. J’ai beau avoir tant de fois moqué son parti, je sais reconnaître, fût-ce de loin, la vaillance (ici). Marchau est un vaillant, et je le salue. Dites, les braves de Notre-Dame-des-Landes, quand envoyez-vous messages et messagers à la Réunion ?

En attendant, on ne lâche rien. Ni ici, ni ailleurs.

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One Response to Le délire de Notre-Dame-du-Littoral (à La Réunion) F.Nicolino

  1. Jef says:

    « Dites, les braves de Notre-Dame-des-Landes, quand envoyez-vous messages et messagers à la Réunion ? »
    Pour envoyer un messager, il faudra probablement y aller en avion.
    Très sérieusement, le fait de s’occuper de lutte (ou d' »observer la nature », ou que sais-je encore) à l’autre bout de la planète contribue (très souvent) à faire fonctionner ces machines qui sont ce qu’il y a de pire pour « détruire le climat »; la première résolution (si on veut agir contre cette destruction) devrait être de les boycotter. Les personnes concernées localement peuvent agir localement.

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