Hervé Kempf (Reporterre)

Ecologie

Un reporter à Notre Dame des Landes

 

 

– 19 novembre 2012


Samedi 17 novembre

Ca prend un temps fou, d’écrire ces reportages. Et donc, on a beau se lever dans les cinq heures, ce n’est qu’après neuf heures que je peux quitter Nantes, en embrassant affectueusement les proches qui m’ont accueilli. Route vers Héric, au nord du village de Notre Dame des Landes. Mais au rond-point de la sortie de l’autoroute Nantes-Rennes, ça commence à ralentir. Après Héric, cela roule à nouveau, et puis ralentit sérieusement à deux trois kilomètres de Notre Dame des Landes : les voitures se pressent pour venir à la manifestation.

Les tracteurs sont arrivés plus tôt le matin, mais d’autres continuent d’entrer dans le bourg.

Et ailleurs, dans des campements plus proches de la ZAD (zone à défendre), de nombreux manifestants sont là depuis la veille ou avant.

Je pose la voiture assez en amont du village, et marche vers le centre, longeant les voitures, d’autres marcheurs, les véhicules garés sur le bord, et les pavillons et maisons proprettes du bourg en expansion.

Sur la place de l’Eglise, c’est la foule. Le monde arrive peu à peu, en repérant les lieux, les visages encore un peu fermés, comme au début d’une fête quand la glace n’est pas encore brisée. Un car décharge ses occupants, un homme joue de la cornemuse (ou du biniou, ou… amis bretons, pardonnez mon ignorance), un autre est là avec son vélo couché, des punks boivent de la bière, il y a des tambours, un trombone, une dame avec un panonceau autour du cou, « Gisèle, l’amie des hirondelles », un barbu qui promène un écriteau, « Arrêtez de voter », des clowns, un gars enveloppé du drapeau breton, des amis qui se retrouvent et qui se claquent joyeusement la bise, d’autres le portable à l’oreille, il y a la queue au petit supermarché du coin, ça bruisse dans tous les coins.

Avancer vers la place de la mairie, encore plus encombrée. Onze heures – départ prévu de la manifestation – ont sonné il y a quelques minutes à la cloche de l’église, mais la marche a déjà commencé, de nombreux tracteurs étant passés devant. D’autres continuent d’arriver, chargés de matériaux de construction et de matériels divers : pneus, vélos, guitare, mais surtout des planches et panneaux de bois pour refaire les maisons.

J’interroge un de ceux qui regardent passer les tracteurs. Il mange une pomme tranquillement en écoutant, me dit-il, l’économiste Dominique Pilhon, qui passe en ce moment à France Culture, dans un débat sur“Contrôler la finance ». Il est venu de Toulouse, dans un car affrété par EELV et les Amis de la Terre.

Hubert Cros est concepteur de machines industrielles spéciales, dans une optique de les faire durer longtemps et de les recycler. Passionnant, mais enfin, ce n’est pas le jour d’en parler précisément.

Question : “Pourquoi êtes-vous venus à Notre Dame des Landes ?

– Cet aéroport m’interpelle, à une époque où on va vers un déficit de matières, où les gens n’auront plus les moyens, on se demande bien si c’est le moment de prendre encore deux mille hectares de terres agricoles qui peuvent être au service des gens, pour en faire un aéroport – au service de qui ? »

ECOUTER 

Je me glisse dans la foule, et progresse sur la route étroite où marche le cortège, en direction des Ardinières. L’ambiance est bien réveillée, maintenant, et c’est un défilé multicolore et joyeux, pittoresque et amical, qui avance en chantant, en discutant, en brandissant toutes sortes de pancartes et d’affiches, entre les tracteurs qui ne sont pas en reste de couleurs, de ballons, de paroles, de musiques et de sons.

Tiens, voici Geneviève Coiffard-Grosdoy : « C’est une manifestation de ré-occupation, pas une manif’ plan-plan. On réinstalle des gens illégaux, mais légitimes. Et sur les terres qui sont protégées par l’accord qu’on a passé avec le gouvernement au terme de la grève de la faim, au printemps. »

Et puis, elle a cette phrase à redire à tous les Manuel Valls de la Terre :« Ici, ce sont des terroristes qui ont les dents aussi longues que des carottes et qui cultivent des légumes »

Une charrette passe, portant un haut-parleur diffusant Radio Klaxon, la radio de la ZAD (107.7). Plus loin, un groupe, surtout des femmes, chante avec entrain Lèse-béton, des chansons d’Yves Jamait, de La Parisienne libérée. Un échantillon :

ECOUTER : 

A l’arrière d’un tracteur, cet écriteau : « … On ne lâchera pas »

Une brouette, avec des enfants dedans (bon sang, le papa a du courage, plus de dix kilomètres aller-retour) ; une dame avec un panneau, « Union des Mains Pleines et des Poches Sales » ; à l’arrière d’un tracteur, « Mobilimaison nous » ; une chèvre ; un paysan au volant d’un tracteur, son blouson porte imprimé sur le dos, « Pour un autre choix de société » ; un carton sur le chargement de paille d’un autre tracteur :« Pas besoin d’avion pour prendre l’air, la Lozère ça t’aère ».

On m’interpelle, « Hervé, Hervé », ah, c’est Karima Delli, de Sauvons les riches et députée européenne EELV, juchée avec d’autres au sommet d’une charrette, toute joyeuse, et qui chante avec les autres, il y a aussi Julien Bayou, de Jeudi Noir, « Vinci dégage, on paiera pas ton péage, on reprend le bocage, ton projet est d’un autre âge »

Voici un élu de Poitiers, barbe, chapeau, écharpe tricolore, avec son vélo. Il s’appelle Robert Rochaud. Venu en vélo de Poitiers ? Quand même pas. Je lui demande si Ségolène Royal pourrait prendre position. Après tout, elle s’était déclarée pour un moratoire. Il ne sait pas. Elle ne veut pas trop sortir du bois, en ce moment. Mais pourquoi pas ? Ah, si Mme Trierweiler pouvait faire un tweet en faveur de l’aéroport… Bon, ça c’est pas gentil. Mme Royal se détermine po-li-ti-que-ment.

Et ça continue, des vélos tirés par des tracteurs, des bonnets de laine multicolores, des vieux, des jeunes – beaucoup de jeunes, on pourrait dire que ce n’est pas, « les jeunes sont dans la rue, Juppé t’es foutu »mais « les jeunes sont dans le bocage, Ayrault t’as la rage » -, des entre-les-deux, un adolescent trisomique avec sa mère – il a posé un carton« Non » sur son dos -, une chorale de filles en bleu, le papa d’Emilie-Lou avec sa fille dans les bras, une pancarte « Le verbe résister se conjugue au présent – Lucie Aubrac », ici et là des gars portent des pelles, des riverains regardent sur le pas de leur maison, des jeunes avec un poste de radio diffusant du hard-rock, un orchestre de cloches, de tambours et de caisses claires :

ECOUTER : 

Je remonte vers l’avant en marchant vite, le long de la route bordée du fossé d’écoulement des eaux et de fougères verte, notant tant bien que mal sur le carnet des bribes de discussions, tout en regardant, parfois, les prés verts striés de haies hautes que l’on traverse :

« … moi j’ai toujours voté Vert, mais aux dernières élections…
« … Ayrault, demain, il va renvoyer…
« … la multiplication des avions que seuls les riches peuvent se payer…
« … jamais vu autant de composantes dans une manif…
« … il n’y a pas d’alcool au campement…
« … et puis je vais prendre un peu de vacances…
« … des points de manipulation sur le corps…
« … plus de Nutella, plus d’huile de palme…
« … mais avant, t’avais pas trop manifesté ? – Non, mais l’eau, l’eau… »
« …. »

A La Rolandière, il y a un concert : un chanteur et un guitariste qui jouent plein d’ardeur, devant des clowns qui dansent dans la boue.

ECOUTER : 

La camionnette qui tire la caravane rouge du Collectif des Ch… ? (pas noté) est en panne, les gens le font rouler en poussant. Je croise Eva Deront, de Reporterre, qui est arrivée hier, et restera ce soir – papier à lire prochainement. Et aussi, D., la camarade de Sophie, vue hier, qui prend des photos. Voici Isabelle Fremeaux et John Jordan, des Sentiers de l’utopie, sur la charrette du Black Bloc Sanitaire. Passe un masque blanc, avec une guitare ; puis Emmanuel Antoine, qui se bagarre de longue date sur l’idée que l’agriculture est source d’emplois. Une pancarte sur un vélo : « La trahison des clercs, ça suffit ».

Je retrouve Adrien, qui vient de Bayonne, avec un copain, Dominique, qui vient de Toulouse, ou d’Ariège. Dominique a un vélo et une caméra. Adrien un sac à dos et un drapeau basque qui porte l’inscription « Non à la LGV, ni ici, ni ailleurs ». Ils sont postés au bord de la route, et s’amusent comme des fous à compter les manifestants.

« 22 802 – 22 837 – 22 840 ». Ca fait plaisir aux gens, préoccupés de savoir combien sont là aujourd’hui. ”22 000, c’est vrai ? ». Aucune idée, à vrai dire, ce matin, les radios parlaient de plus de dix mille. De l’autre côté de la chaussée, des clowns se bagarrent, les uns dans le pré – au fond duquel on voit un troupeau de vaches qui se sont rassemblées, les unes contre les autres, le plus loin possible de la route -, ils sont les opposants, les autres sur la route sont les supporters de l’aéroport et aussi les forces de l’ordre, et ils s’envoient des mottes de terre en braillant « Non aux légumes, oui au bitume ». Les mottes volent un peu partout. Pendant ce temps, « 23 800, bravo ! ». Mais faut-il compter les chiens ? Allez, oui.

ECOUTER : 

On partage du pain et un fromage de chèvre, et puis on repart avec Adrien, en saluant Dominique. On tourne au droite, sur le chemin de Rohanne. Il y a toujours beaucoup de monde, on arrive à un grand champ. On se retrouve à discuter un bout avec Yohan et Lorane, venus de Lozère, avec un car de 48 personnes. La Lozère, le département le moins peuplé de France, a envoyé un car !

Sur le pré se monte un chapiteau, une tribune, un centre médical. Les gens occupent peu à peu l’espace, des gouttes tombent, mais la pluie attend son heure, on se pose par terre, on discute, on regarde ce qui se passe, on tombe sur des gens de connaissance. Dans le ciel, des ULM passent – Michel Tarin et ses amis, pour que les vidéastes puissent faire de l’image aérienne – à côté du dirigeable amené par Greenpeace : il rappelle à ceux qui pourraient l’oublier qu’un des enjeux fondamentaux de Notre Dame des Landes est la lutte contre le changement climatique.

Le micro s’ébroue à la tribune. « Les constructions se déroulent plus loin. La manifestation continue, il y a encore des gens aux Ardinières. On ne sait pas combien on est, mais beaucoup. » Une autre voix : « Plusieurs centaines de gens contruisent. Les tracteurs déchargent le matériel. »Puis : « Au Rosier, les cuisines sont mises en place et vont servir à manger. On ira dès que la route sera dégagée ». On annonce les prises de parole, et que le soir, il y aura des discussions et des concerts. « Une cuve à eau va arriver. Et un bar ! » La foule : « Ah ! ». Le micro : « Tout à l’heure, le bar. – Ooh ! ». Une fille à l’accent étranger, il me semble que c’est une de celles qui a fait la vidéo sur la forêt dont je vous ai parlé hier : « Un chantier de reconstruction de cabanes va aussi avoir lieu dans la forêt de Rohanne, lundi à 10 heures. Il y aura un atelier de partage de savoirs. Et le soir, une balade poétique »

Les informations se succèdent : le speaker rappelle que dans la forêt, Vinci et la préfecture prévoient d’attaquer la forêt pour la défricher.

ECOUTER : 

Mais l’heure tourne, il est près de quinze heures et je dois partir. On revient avec Adrien, qui va retrouver des amis, à contre-courant du flux qui continue – tiens, des gens portant des arbres à replanter. Une réflexion, bizarre : aujourd’hui, tout le monde est beau. Ben oui, c’est idiot, parce que ce sont des gens de tous les jours. Mais la beauté, ça n’est pas un état fatal, c’est une sorte de circonstance. Et il est bien possible que la joie d’être ensemble, le goût de la liberté, l’énergie de la résistance, il est bien possible que tout cela rende beau.

On croise Alain, de la Rolandière, heureux, simplement heureux, et puis d’autres amis, Laurence Mermet, de Bretagne, Julien Milanesi, un économiste qui avait longuement bataillé contre une autre aberration destructrice de l’environnement et de l’équilibre des comptes publics,l’autoroute A 65, Geneviève Azam, qui était au colloque Gorz et qui dit que la question de Notre Dame des Landes a traversé tout le colloque, comme une sorte de fil conducteur, Alain Dordé, des Amis de la Terre. Je quitte Adrien, qui repart vers le grand pré avec son frère Raphaël, qu’on vient de retrouver.

A la Rolandière, le concert continue, le chanteur, infatigable, chante un morceau des Doors, une pancarte explique le fond du problème – « Le rêve Ayrault tique », quelqu’un crie, « Ecartez-vous devant la marche du progrès » – enfin, ça continue, quoi…

Tiens, Ronan Dantec : « Dans la déclaration de Hollande celui-ci a pris position vendredi pour l’aéroport et dit qu’il y avait ’la force du droit’,l’important est la ’force du droit’, ce qui veut dire que l’essentiel est les recours juridiques en cours. Et on va les gagner, celui sur la loi sur l’eau est très fort. »

Un homme m’aborde, avec mon carnet, je me désigne comme journaliste, et me demande si je sais combien il y a de manifestants. Ma foi, je n’en sais rien. Il parait que les médias annonçaient 30 000 hier – original, annoncer un chiffre avant l’événément… On serait entre 10 000 et 40 000. J’explique à mon interlocuteur, qui vient avec un car de l’Ariège, que s’il y a plus de dix mille, c’est très bien, et que parfois, la qualité compte autant que la quantité.

Dans le champ à côté de La Vacherie, il y a l’air de se passer quelque chose. Je passe la planche qui permet de ne pas s’embourber et… WAOW ! Des dizaines de tracteurs alignés comme à la parade, venus dire l’opposition des paysans à l’aéroport.

Impressionnant. Et il continue d’en arriver, sous les vivats de la foule, et sous l’oeil d’une caméra de l’AFP, arborant des panonceaux comme « La charge Ayrault-hic contre l’Ayrauport »« Tous unis. Occupation de la ZAD. Oui à l’aéroport actuel optimisé », ou « La terre aux paysans ».

Et là, le reporter a la larme à l’oeil. Bon, un reporter n’a pas la larme à l’oeil, il n’est jamais ému par l’événement qu’il vit et qu’il observe, il n’est jamais submergé par l’émotion, il est impavide, neutre, froid comme la justice, et jamais, jamais, son coeur ne pourrait lui faire penser que cet engagement des paysans aux côtés des zadistes anarchistes et en quête d’une autre société, sans parler de tous les autres, à moins que ce ne soit l’engagement des zadistes et des autres au côté des paysans, jamais ça ne pourrait lui faire penser que c’est fort, important, et émouvant. Donc, c’est juste que le reporter n’a pas assez dormi, et d’ailleurs, depuis tout petit, il a des problème d’yeux, donc il a souvent la larme à l’oeil.

Et voici le dernier mot :


D’autres photos bien mieux foutues que celles de ce reportage, voirlenouvelobs.com

Voir aussi le récit de Zone à défendre, avec des informations et des photos sur la construction des maisons.

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