Article de Fabrice Nicolino

Une autre façon de voir la même chose

Pierre-Emmanuel Neurohr, prisonnier politique écologiste

Publié le 10 octobre 2012

Publié dans Charlie-Hebdo du 3 octobre 2012.

C’est un cinglé, mais dans ce monde de tarés, il n’y en aura jamais assez. J’ai connu Pierre-Emmanuel Neurohr il y a quinze ans, quand il s’occupait de déchets, et d’ordures, nombreuses on le sait. Après avoir travaillé pour Greenpeace, il avait créé une petite association, qui foutait le bordel à propos des incinérateurs, entre autres. Et puis il était parti à Bruxelles, puis à Prague, puis je ne sais où. Je me souviens d’une discussion longue avec lui, sur la dioxine, et la malignité des autorités françaises de l’époque, manipulées comme à l’ordinaire par les lobbies de l’industrie. Il avait les yeux et la voix de celui qui ne lâche pas. Il n’est visiblement pas du genre à lâcher.

Et voilà qu’il est en taule. À la Santé. Depuis le 7 septembre. Ça me paraît si incroyable que je me pince. Mais comme je viens d’avoir son avocat, Alexandre Faro, au téléphone, il faut bien s’y faire. En taule, en attendant un procès. Et il va mal, car il fait partie de ces étranges qui n’aiment pas être encabanés. À 44 ans, sans boulot, sans place dans le si magnifique édifice social, Neurohr a cramé ses vaisseaux.

Qu’a-t-il fait ? À cinq reprises depuis ce printemps, il est allé ouvrir à la pince coupante un grillage de cette saloperie d’aéroport de Roissy. Et puis il s’est avancé sur le tarmac, avant de se pointer devant le nez d’un long-courrier, les bras grands ouverts, pour arrêter la bête. Condamné une première fois en juillet, il a récidivé le 5 septembre, et cette fois, une jugesse a considéré « le risque qu’il fait courir aux usagers ». Cellule.

Que veut donc ce terroriste ? À la différence de tous les clampins qui parlent du dérèglement climatique sans vouloir rien changer de leurs conneries d’habitudes, Neurhor a décidé d’agir. Pour lui – et pour moi de même -, la crise climatique est la mère de toutes les batailles. Nos civilisations reposent, depuis l’origine, sur une relative stabilité des cieux. Sans la régularité des saisons et des pluies, pas de Pharaons, pas d’Athènes ni de Platon, pas de Rome ni de Cicéron, pas de France éternelle de Dunkerque à Tamanrasset. Neurhor n’hésite pas à rapprocher la folie ambiante de l’attitude générale, en son temps, face au grand massacre nazi des Juifs. Non seulement ce n’est pas futé, mais c’est de toute manière on ne peut plus inaudible. Les oreilles capables de seulement entendre cela n’existent pas.

Ce n’est pas une raison pour ne pas réfléchir. Un James Hansen, directeur de l’Institut Goddard d’études spatiales de la Nasa, grand lanceur d’alerte devant l’Éternel, a connu la geôle en 2009 pour avoir manifesté contre un projet de mine de charbon.  Pour lui et quantité d’autres – un énième rapport du Giec, angoissant, est prévu en 2013 –, la situation n’est pas loin d’être hors de contrôle. Et tout le monde s’en contrefout.

Or, rappelle Neurhor, nul sur cette Terre ne devrait émettre plus de 1,5 tonne de gaz à effet de serre par an. Si l’on s’en tient du moins à cette bluette passée selon laquelle nous sommes tous égaux. Et si l’on entend au moins stabiliser ces émissions qui ruinent toute chance d’un avenir humain. Un aller-retour Paris Montréal représente environ 2 tonnes de gaz. 11 000 Km de bagnole de chez nous, pareil. C’est chiant ? Oh, archichiant, car cela remet en cause tout ce qui a été construit si péniblement depuis 1789. La liberté de l’individu. Le droit de circulation et de mobilité. Surtout, ne faites pas chier : je ne propose évidemment pas d’affronter la liberté, ce point cardinal. Je suggère de penser, dans la liberté. Ça aussi, ç’est très emmerdant.

L’avocat de Neurhor : Alexandre Faro, 26, place Denfert-rochereau, 75014 Paris. Courriel : cabinet@faroetgozlan.com

Le machin de Neurhor : http://parti-de-la-resistance.fr

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