Mediapart: la « morale laïque » à l’épreuve des faits

Il est question d’introduire des cours de morale laïque à l’école. La notion de morale laïque n’est pas nouvelle – elle renvoie à l’école de Jules Ferry – mais reste malgré tout mal définie ;  morale et laïcité ne relèvent pas du même ordre et l’accolement de deux termes qui ne sont pas antinomiques mais  volontiers disjoints peut créer le doute ou, à tout le moins, engendrer une certaine confusion dans les esprits. On comprend intuitivement que des cours de morale laïque pourraient être à l’apprenti citoyen ce que le catéchisme est  au petit catholique. Pour expliciter cette résurgence du passé, Vincent Peillon, notre ministre de l’Education nationale, fait volontiers référence à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ( qui figure dans le préambule de notre constitution) et aux valeurs universelles qu’elle proclame. Interrogé à nouveau sur ces cours de morale  lundi matin sur l’antenne de  France Inter, Vincent Peillon  livre quelques réflexions :

« Moi je veux une école qui fabrique du commun . . . »

« On enseigne de façon un peu mécanique une instruction civique ou une éducation civique qu’est ce que la loi, qu’est ce que le contrat, qu’est ce que la séparation des pouvoirs, et on ne pose pas les questions sur le sens de l’existence . . . »

Et, afin d’illustrer en cours un sujet quelque peu abstrait, voire abscons pour des jeunes de plus en plus dépolitisés et peu enclins aux spéculations philosophiques, le ministre préconise une pédagogie innovante, vivante ; il suggère en particulier la lecture de quelques grands textes.

Pourquoi pas . . . , mais les propos du ministre peuvent néanmoins laisser perplexe et susciter quelques interrogations. La morale laïque enseignée ne risque-t-elle pas de paraître un peu décalée, trop hypocrite et donc inopérante ?

Si l’enseignant en charge de cette matière souhaite prendre appui sur la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, il risque d’être confronté rapidement à des difficultés et contradictions insurmontables. L’ article 16 de cette déclaration stipule en effet: « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ». Comment dès lors parler des institutions actuelles où les pouvoirs exécutif et législatif sont quasi-confondus ? Comment parler d’une Vème République où le Président est omnipotent ? L’enseignant risque d’apparaître aux yeux de ses élèves comme un dangereux révolutionnaire dont la mentalité est peu conforme à l’esprit citoyen de notre époque. A moins qu’il ne s’agisse pour le ministre Peillon d’éveiller les jeunes consciences  à l’urgence d’une VIème République. . .

A propos de la fabrication du commun  . . .

Certes, mais pourquoi fabriquer du commun à l’école si, par la suite, tout est livré aux intérêts privés ? L’école est censée préparer les élèves à la vie future, elle se doit de leur donner les outils susceptibles de leur permettre de réussir leur vie professionnelle et sociale ;  si la coopération et l’entraide ont disparu de leur univers d’adulte autant les former tout de suite à la compétition et à l’individualisme.  A quoi peut bien servir de mettre la compassion et l’empathie dans le cœur des humains si on valorise les comportements de prédateurs dans le domaine social et écologique ?  L’Europe ultra libérale  des trusts industriels et financiers en préparation n’aura pas besoin de citoyens mais de consommateurs asservis. Le commun va se réduire comme peau de chagrin, il ne mérite donc pas toute l’attention du ministre.

 

Le sens de l’existence. . .

Un questionnement philosophique qui demandera beaucoup de pédagogie ! Il vaut peut-être mieux que le ministre donne de sa personne. . .  Que Vincent Peillon aille lui-même expliquer le sens de l’existence aux enfants des agriculteurs expulsés de leur domaines agricoles , matraqués et gazés par les forces de l’ordre lors des dernières manifestations contre la construction de l’aéroport de Notre Dame des Landes ! Qu’il aille expliquer à ces enfants pour quelles raisons ces domaines, auxquels leurs parents ont consacré toute leur vie, doivent être prochainement stérilisés, noyés sous le bitume  pour céder la place à un aéroport inutile et particulièrement préjudiciable à l’environnement ( cet aéroport va stériliser 1200 ha de zones humides et de terres agricoles) !  Qu’il aille expliquer le sens de l’existence aux enfants des ouvriers d’Aulnay ! Qu’il aille expliquer le sens de l’existence aux enfants de tous les travailleurs licenciés pour raisons économiques alors que les profits des actionnaires n’ont jamais été aussi hauts !

En ce qui concerne le choix des « grands textes » Vincent Peillon pourrait par exemple préconiser la lecture de ce passage de « L’éducation morale » d’Emile Durkheim, (dont le commentaire fut déjà proposé en tant que sujet de philosophie à l’épreuve du bac de 2010)

« En effet, un des axiomes fondamentaux de notre morale, on pourrait même dire l’axiome fondamental, c’est que la personne humaine est la chose sainte par excellence ; c’est qu’elle a droit au respect que le croyant de toutes les religions réserve à son dieu ; et c’est ce que nous exprimons nous-mêmes, quand nous faisons de l’idée d’humanité la fin et la raison d’être de la patrie. En vertu de ce principe, toute espèce d’empiètement sur notre for intérieur nous apparaît comme immorale, puisque c’est une violence faite à notre autonomie personnelle. Tout le monde, aujourd’hui, reconnaît, au moins en théorie, que jamais, en aucun cas, une manière déterminée de penser ne doit nous être imposée obligatoirement, fût-ce au nom d’une autorité morale. »

Mais alors, comment justifier les expulsions et les reconduites à la frontière des immigrés en situation irrégulière dans des conditions particulièrement inhumaines ? Comment expliquer la poursuite d’une politique qui continue à toucher de jeunes enfants (cet été, un bébé de 18 mois est mort dans un centre de rétention aux Comores) ? Comment donner à voir aux écoliers, collégiens et lycéens qui rentrent de classe  tous ces sans-abris, tous ces expulsés du petit matin quand tant de logements demeurent vacants ?  Comment faire accepter toute cette humanité en souffrance quand la richesse des nantis n’en finit pas de s’étaler et de suinter par tous les pores d’une société malade de son amoralité ?

L’enseignement de la morale laïque apparaît singulièrement compliqué.

Mais Vincent Peillon n’a-t-il pas souhaité pour cette rentrée bon courage aux enseignants ?

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