Une autre façon de voir la même chose Notre classe politique (un désastre total)

Article de Fabrice Nicolino

Le gouvernement socialiste encense le nucléaire et prépare le grand retour de l’exploitation des gaz de schiste. La ministre de l’Écologie défend l’idée d’un aéroport près de Nantes, à Notre-Dame-des-Landes, pour complaire à son promoteur, Jean-Marc Ayrault. Je les vomis.

Oh, je sais bien qu’il faut faire attention. Vilipender la classe politique peut se révéler inquiétant aux yeux de certains. Il est de bon ton de réserver cela à Le Pen et à ses sbires. Mais moi, je considère la totalité, fascistes compris. Et je ne mets pas tout le monde dans le même sac avant d’aller le jeter à la rivière. Non, je vois les différences. Mais, mille fois hélas, quelle que soit la couleur des oriflammes, elles sont dérisoires. Elles le sont, car aucun membre de la corporation, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, ne met en avant la moindre mesure susceptible d’au moins nous faire gagner du temps. Faut-il le rappeler ? Nous sommes lancés dans une course contre la montre, contre l’effondrement des écosystèmes ayant permis l’émergence des sociétés humaines.

Il n’y a plus aucun doute que la dislocation a commencé. Il n’y a plus aucun doute que la stabilité du climat, réelle depuis environ 10 000 ans, sera bientôt un souvenir. Or 10 000 ans en arrière, c’est grossièrement la naissance de l’agriculture, suivie des premières cités, puis de ce que l’on appelle, probablement par antiphrase, la civilisation. Cette coïncidence ne doit rien au hasard : c’est parce que le climat était de moins en moins imprévisible que les hommes ont pu s’installer, et planter. Que se passera-t-il demain sur une planète surpeuplée ? Je veux bien admettre qu’il existe plusieurs réponses, même si je crois la mienne plus réaliste. Dans tous les cas, nous n’allons pas vers les beaux jours.

Une telle situation, sans aucun précédent dans l’Histoire humaine telle que nous la connaissons, exigerait de la part de nos représentants de formidables qualités, qui certes ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval. Or aucun n’en a été doté. Nos politiques sont globalement des crétins, qui ne pensent qu’à leur prochain mandat, qui ne lisent pas ou peu, dont l’esprit érodé s’est peu à peu habitué aux règles sordides de la télévision et d’internet, réseaux sociaux compris. Les plus jeunes de ces si vieux passent un temps fou, chaque jour, à tweeter. Je précise pour ceux qui ne savent pas que le réseau Twitter oblige à des messages ne dépassant pas 140 signes. On ne s’approche pas du néant, on y est.

Aucun, je dis bien aucun, politique français de 2012 n’a conscience de l’imminence d’un basculement. Les plus ridicules, dans ce concours involontaire, sont encore les écologistes officiels d’Europe-Écologie. D’un côté, ils évoquent le pic pétrolier, le danger nucléaire, l’extrême gravité de la crise climatique, l’effondrement de la biodiversité. De l’autre, ils acceptent, le sourire aux lèvres, deux strapontins dans un gouvernement aussi productiviste, aussi insensible aux vraies questions que le précédent. Au rythme de leurs ondulations et reptations, peut-être auront-ils un troisième ministre le jour où les poules auront des dents. Peut-être. Point trop n’en faut.

Est-ce bien étonnant ? Non. L’Histoire du siècle passé, pour en rester au proche, montre combien il faut miser sur le neuf, le marginal, la rébellion de l’esprit. Voyez avec moi les cas admirables de Pierre Monatte et Alfred Rosmer. Je doute que beaucoup d’entre vous connaissent ces grands héros français. Moi, je ne les ai pas oubliés. Commençons par Monatte. Pierre, né en 1881, était un correcteur d’imprimerie. Responsable de la CGT au temps où ce syndicat n’avait pas encore été empoisonné par le stalinisme, il était anarchiste, au moins jusqu’en 1907. En 1909, c’est lui qui crée l’alors magnifique Vie ouvrière, un journal comme nul n’en fait plus. Il n’aimait pas le drapeau, la musique militaire, l’autorité, la guerre. Quand éclate la tuerie de 1914, tous ses espoirs s’effondrent. Les proclamations pacifistes, les serments d’amitié éternelle entre prolétariats de France et d’Allemagne, les si beaux discours des congrès disparaissent en quelques jours. Restent les tranchées. Il est minuit dans le siècle. Les socialistes de cette époque – la SFIO – pactisent avec leurs adversaires d’hier et entrent dans des gouvernements d’union sacrée. Les peuples vont saigner pendant quatre années.

Alfred Rosmer, né en 1877, est d’abord employé, puis journaliste à La Vie Ouvrière de Monatte, dont il deviendra l’ami définitif. Il y signe des papiers sur le théâtre, qui sera l’une des passions de sa vie passionnée, et passionnante. Anarchiste comme Monatte, il se rapproche comme lui, juste avant la guerre de 1914, de ce que l’on nommait le syndicalisme révolutionnaire, courant splendide qui pensait pouvoir renverser le monde par la grève générale. En 1914, à l’orée de la grande boucherie continentale, Monatte a 33 ans, et Rosmer 37. Ce ne sont pas des perdreaux de l’année. Vont-ils, comme tant de Gustave Hervé ou Miguel Almereyda, abandonner leur honneur, et devenir des patriotards ? Non.

À rebours d’une société qui désormais les exècre, Monatte et Rosmer maintiennent intact leur refus de la guerre. Ils sont seuls, ils sont une misérable poignée. On leur crache à la gueule. On fait mine de ne pas les reconnaître quand on les croise. Ils s’en foutent. Internationalistes ils étaient, internationalistes ils demeurent. La guerre est une merde sanglante, disent-ils avec d’autres mots. Un gigantesque abattoir où la justice n’a aucun droit de cité. En décembre 1914, avant de rejoindre en janvier 1915 le 252 ème régiment et de faire la guerre, contraint, Pierre Monatte démissionne du comité confédéral de la CGT pour protester contre son soutien à la guerre. Dans une lettre ouverte, il l’accuse de s’être déshonorée.

De son côté, Rosmer écrit le 1er novembre 1915, dans une admirable lettre aux abonnés de La Vie ouvrière : « Si nous avions accepté de faire notre partie dans le chœur de ceux qui, subitement, trouvèrent à la guerre des vertus, ces obstacles eussent été facilement surmontés. Mais c’eût été “pour vivre perdre toute raison de vivre” – chose très ancienne comme la formule qui sert à l’exprimer, – et pas un instant nous n’avons voulu être dupes des interprétations que les gouvernants ont si généreusement fournies aux peuples pour apaiser leur conscience et les faire aller joyeusement à la mort ».

Les deux amis jouèrent un rôle essentiel, du moins côté français, dans deux conférences internationales microscopiques, tenues en 1915 en en 1916 en Suisse, dans l’Oberland. À Zimmervald d’abord, à Kienthal ensuite, une quarantaine de délégués venus de toute l’Europe sauvent à eux seuls l’idée européenne, et la fraternité humaine. Dérisoire ? Dans l’Europe en feu de l’époque, sans nul doute. Mais plus encore fondamental. Le manifeste de Kienthal est l’un des moments les plus authentiques de l’homme, l’une des preuves que la noblesse existe en lui. Lisez donc avec moi cet extrait, publié au moment où tombent les jeunes êtres par millions : « Ni vainqueurs ni vaincus, ou plutôt tous vaincus, c’est-à-dire tous saignés, tous épuisés : tel sera le bilan de cette folie guerrière. Les classes dirigeantes peuvent ainsi constater la vanité de leurs rêves de domination impérialiste. Ainsi est-il de nouveau démontré que seuls ont bien servi leur pays ceux des socialistes qui, malgré les persécutions et les calomnies, se sont opposés, dans ces circonstances, au délire nationaliste en réclamant la paix immédiate et sans annexions. Que vos voix nombreuses crient avec les nôtres : A bas la guerre ! Vive la paix ! ».

Ce mots d’il y a près d’un siècle me font trembler encore. Je précise que le vocable socialiste est évidemment utilisé dans un contexte qui n’a rien à voir avec le nôtre. Pour le reste, disons que j’éprouve une vive et fraternelle admiration pour vous, ô Rosmer, ô Monatte. Ajoutons qu’ils moururent dans les années 60 du siècle écoulé, et n’abdiquèrent jamais. Gloire.

Vingt ans après celle de 14-18, et malgré les promesses, la guerre était de retour. Cette fois, sous la forme hideuse d’un fascisme apocalyptique. La classe politique française s’est couchée tout entière devant Hitler. Non, dites-vous ? Le parti communiste ne l’a pas fait ? Exact. Le parti communiste s’est livré à Staline, et aurait couché avec les nazis si le maître de Moscou l’avait exigé. Savez-vous seulement comment Thorez et Duclos ont défendu le pacte criminel conclu entre Hitler et Staline en août 1939 ? Savez-vous que Duclos, cette vieille crapule, a négocié avec l’armée d’occupation allemande, à l’été de 1940, pour obtenir la reparution légale, sous contrôle nazi, de L’Humanité ? Plus tard, bien plus tard, sera forgé le mythe du Parti des 75 000 fusillés. Je m’égare un peu ? Oui.

La vérité approximative de cette époque de sang, c’est qu’un homme seul a pu représenter l’espoir de tout un peuple, le nôtre (ici). Et cet homme, c’est De Gaulle. Qu’il ait été dans sa jeunesse un soldat de métier maurrassien, probablement antisémite, ajoute au miracle, que j’ai déjà rapporté ici à plusieurs reprises. Quoi qu’il en soit, pendant le sinistre été 1940, tandis que l’Angleterre elle-même était menacée d’une invasion, il a su rassembler 200 ou 300 partisans, et partir au combat contre l’une des plus formidables armées de l’Histoire. Un héros, lui aussi ? Pardi ! Quel autre mot lui accoler ?

J’en reviens au présent. D’abord, et pour éviter un funeste malentendu, soyez sûrs que je n’entends pas ici parler de moi. Si je frôle de la sorte le ridicule, c’est qu’un authentique connard, sur une radio, a prétendu que je me comparais à De Gaulle. Il est vrai que ce connard est aussi un imbécile. Je ne suis rien d’autre qu’une personne, « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Je n’ai aucune vocation à devenir ce que je ne suis pas.

Et je reprends mon propos. Rien ne sortira de la classe politique d’aujourd’hui. Des individus singuliers s’en échapperont, et rejoindront le camp des défenseurs de la vie. Je n’en doute pas. Mais dans son ensemble, cette classe est perdue, à tout jamais. Et l’avenir, s’il demeure ouvert, ne saurait être incarné que par des êtres en rupture totale de ban. Des individus louches au regard torve. Des allumeurs de réverbères. Des chercheurs d’eau dans le désert. Des rhéteurs sans public. Des bretteurs sans rapière. Des chemineaux. Des hoboes. Tous ces gens-là, qui sont mes frères, préparent dans le mépris ou dans les marges du monde ce qui devra nous sauver tous. Ne croyez plus aucun politique. Ayez foi dans ceux qui marchent en direction des étoiles.

Publié le 31 août 2012

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