Presse: Du redressement (im)productif…

Un Etat sans le sou cherche à réduire ses dépenses. Les subventions à la pollution alliées à des investissements inutiles laissent pourtant supposer que la mise en œuvre d’une politique d’économie serait soumise à de petits arrangements selon le poids des lobbies en présence. La cigale distribue ainsi allègrement ce qu’elle n’a plus, tout en invitant les fourmis paupérisées à réaliser toujours plus d’économies.
Le schéma national des infrastructures de transport (SNIT) a ainsi érigé au rang de « priorités » plusieurs dizaines de projets d’infrastructures dont la redondance ne peut qu’interroger . Autoroutes, aéroport, lignes LGV, grands stades, lignes à très haute tension, réacteurs nucléaires, incinérateurs… sont quelques-uns des grands projets dont l’utilité est très loin d’être avérée.

Mis bout à bout, ces grands projets inutiles nécessiteraient l’équivalent d’environ 40 milliards d’euros auxquels il est possible d’ajouter une trentaine de milliards mobilisés en soutien au seul secteur nucléaire (EPR, ITER, enfouissement des déchets, ligne THT…).

Pire. Ces investissements sont très loin de refléter leur coût socio-écologique. En France, chaque heure qui passe entraîne la disparition de 10 hectares de terre arable, irrémédiablement artificialisés ! Depuis 1990, les émissions de gaz à effet de serre du secteur « transport » ont crû de 23% pour représenter 26% du total. Un avis de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) conclut au caractère « cancérigène certain » du diésel. Les externalités négatives sont ignorées avec une bonne conscience qui défie tout entendement. L’impact sur le climat, le bruit, le rejet de particules fines, l’artificialisation des terres agricoles, la « gestion » éternelle des déchets nucléaires, les effets d’une énième catastrophe nucléaire « impossible »… n’existent tout bonnement pas dans les évaluations financières des bétonneurs.

Faute d’outils adaptés et par manque de volonté, les décideurs politiques ne peuvent gouverner qu’au travers d’un prisme déformant. Leur cécité est à la hauteur de l’inadaptation des outils de prospective. Leur grille de lecture est ainsi profondément biaisée puisqu’elle fait fi de l’impact écologique. La fin du pétrole à bas prix, l’effondrement des écosystèmes, le dérèglement climatique sont malheureusement des données non négociables. Nul ne pourra se soustraire au déterminisme écologique.

Mais cette relance improductive a ceci d’étonnant qu’en sus de simuler une croissance atone à grands coups d’emprunts toxiques et soutiens publics, elle ne répond à une aucune demande réelle. Les derniers exemples en date que sont les autoroutes A65, A19bis ou les aéroports espagnols devraient participer à l’éveil des consciences. Désertés par le public, il apparaît désormais évident que les estimations réalisées par le maître d’ouvrage pour justifier telle ou telle infrastructure sont toujours surestimées pour les besoins de la cause. Le nouveau réacteur EPR ne fera qu’ajouter des capacités électronucléaires aux surcapacités hexagonales. L’équilibre financier n’étant pas assuré, l’entité privée ira comme de mauvaise coutume crier famine auprès d’un Etat pourtant soumis à la pression des marchés et à l’énième plan d’ajustement structurel; qui, étonnamment, saura trouver les milliards nécessaires !

Entre simuler une activité économique et la stimuler réellement, il existe une différence de même nature qu’entre le redressement productif et une relance improductive. La France n’a pas besoin de mimer les « trente glorieuses » et les « cinquante gaspilleuses » pour assurer son avenir et sortir de la crise écologique. Ce qui nous a conduits dans le mur écologique ne peut tenir lieu de stratégie industrielle. Il est grand temps de sortir des impasses autoroutière et nucléaire, de renoncer aux errements d’un productivisme dévastateur pour entrer de plain-pied dans l’ère de la sobriété énergétique.

Or, cette sobriété énergétique que nous appelons de nos vœux ne peut reposer sur un empilement d’infrastructures toutes plus inutiles les unes que les autres. Car une fois construites, elles nous engagent sur un type de développement bien précis, et ce, pour un siècle au moins. La sobriété énergétique est antithétique à cette volonté d’accompagner une mobilité qui confine au bougisme.

Alors que la France est largement dotée en infrastructures de transport, le gouvernement doit faire l’effort de prioriser ses investissements et soutenir les projets accompagnant la nécessaire transition énergétique. Annoncer , comme le fait régulièrement le nouveau premier ministre, être favorable à cette transition tout en prorogeant un mode de développement écocidaire et climaticide, relève soit de la schizophrénie soit d’une cécité absolue.

Pierre Mendes-France avait le bon goût d’affirmer que « gouverner, c’est choisir « … A l’heure des crises écologiques, il est temps de choisir , monsieur le premier ministre.

Stéphen Kerckhove, délégué général d’Agir pour l’Environnement

 Article le monde de 16/07/2012

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